Interview / Moustapha Limam Chafi : «La Mauritanie traverse l’étape la plus périlleuse de son histoire» Juillet 2017

Biladi : Depuis l’entretien accordé en février 2013 aux journaux Biladi et Essirage, vous ne vous êtes plus exprimés en public, sur la situation du pays. Pourquoi ce long silence ? Et pourquoi avoir accepté maintenant ?
Moustapha Limam Chafi (MLC) : Il y a des moments où l’on voudrait dire tellement de choses, que la meilleure manière de les dire consiste à garder le silence, le temps d’ajuster le propos. Aussi, me suis-je assigné un tel mutisme et cette réserve provisoire m’a permis la faculté du recul. J’ai pris le temps d’observer, d’écouter, d’évaluer et surtout de juger lucidement la situation du pays.
Il faut admettre que le diagnostic est sans appel. La Mauritanie traverse l’étape la plus périlleuse de son histoire. Elle est prise en otage par un homme, qui s’arroge le droit de piller ses ressources et veut soumettre son peuple à la servitude.
Il a érigé la «kleptocratie» en mode de gestion de l’Etat. Cet homme par ses méthodes chaotiques, ses errements aventureux, ses déclarations irresponsables et ségrégationnistes nous mène au désastre. Toutes ses actions consistent à nous diviser, au risque de fragiliser la cohésion nationale et avec elle, l’intégrité physique du pays. Le jugement de l’histoire étant implacable envers ceux qui prétendent méconnaître les évidences, je refuse de cautionner, par mon silence, les dérives de ce pouvoir irascible et pyromane.
Je sors de ma retenue de trois anspour dénoncer avec force, comme à mon habitude, la conduite charretière du pays et appeler mes concitoyens à se mobiliser pour contrer les actions dangereuses et suicidaires de ce personnage, bref, sauver la nation en danger.
Biladi : Certains soutiens du régime estiment que vous n’êtes pas Mauritanien?
MLC : Je renvoie ceux-ci à consulter l’encyclopédie de l’historien Moktar Ould Hamidoune à propos de mes origines. Il cite les noms de mon père et de mon oncle. D’ailleurs tous mes frères et sœurs sont recensés Mauritaniens, comment se peut-il qu’on puisse mettre en doute ce droit pour le moins naturel par rapport à d’autres.
Ensuite la citoyenneté se mesure par l’amour de la patrie mauritanienne. Bien que je vis depuis un certain temps en exil, je respire la Mauritanie, qui ne quitte jamais mon esprit et suis très préoccupé par son avenir.
Enfin, il faut savoir que la nationalité n’est pas quelque chose qu’on donne à un citoyen dont l’origine ne souffre d’aucun doute.
Biladi : Il semble que le service de l’état civil au sein de l’ambassade de Mauritanie en Côte d’Ivoire aurait refusé de vous enrôler. Qu’en est-il ?
MLC : Je ne suis malheureusement pas le seul Mauritanien que ce général putschiste essaie de priver de ce droit élémentaire. Des milliers de frères et sœurs parce que portant des patronymes non conformes à son idéologie raciste (Diagana, Sarr, Diop…) sont victimes de cette aberration. Le recensement tel qu’il est conçu et pratiqué aujourd’hui est un instrument d’exclusion et de division. C’est un moyen de pression contre les adversaires, forts ou faibles. Il est surtout un fonds de commerce.
Comme je l’ai évoqué précédemment toute ma famille a été enrôlée. Moi-même je suis enrôlé dans le recensement précédent et porteur de tous les documents requis.
Fort de ce droit, j’ai sollicité un rendez-vous au service de l’état civil à l’ambassade afin de m’enrôler. Effectivement en dépit de la régularité de mon dossier, le responsable du recensement à Abidjan, tout en se confondant en excuses et en regrets, a expliqué qu’il aurait reçu des consignes fermes lui interdisant d’enrôler certains Mauritaniens dont moi-même. Selon une source proche de l’ambassade, Mohamed Ould Bouamatou figurerait sur cette liste. Il est évident qu’en se comportant de telle manière, Aziz pénalise des milliers d’enfants du pays.
Dans tous les cas, que ça soit moi, Diagana, Mbeyrick ou Wane, dans ce pays nos racines sont fortement encrées. Une mauvaise herbe peut s’inviter dans la forêt, détruire de fragiles plantes, mais ne pourra jamais détruire le baobab. Lorsque sera désherbée la mauvaise herbe qui a poussé dans ce pays, nous recouvrerons sans doute nos droits.
«Cloîtré dans sa tour, l’étroit sérail vit ses fantasmes et ses illusions, détaché et isolé du peuple et de ses infortunes».